POUR LES FEMMES INTÉRESSANTES, INTELLIGENTES ET COMPLIQUÉES : UNE ENTREVUE AVEC TAMMY RILEY-SMITH

Par Mary Jo Watts

(Roxane Périard-Fournier, Traductrice)

Tammy Riley-Smith directing Louise Brealey on the set of Delicious. Used with permission.

Tammy Riley-Smith directing Louise Brealey on the set of Delicious. Used with permission.

Tammy Riley-Smith dirige Louise Brealey sur le plateau de Delicious. Utilisée avec permission.

Delicious est d’une extrême rareté. C’est un film indépendant à micro budget écrit, réalisé et coproduit par une femme, Tammy Riley-Smith, mettant en vedette une femme, Louise Brealey, à propos d’une femme nommée Stella qui souffre d’un trouble de l’alimentation.

En 2013, seulement 6 % des réalisateurs des films dans le top 250 étaient des femmes. Un maigre 11 % des protagonistes facilement identifiables dans ces films étaient des femmes.

L’entrevue qui suit est en grande partie à propos d’un film que Tammy (évidemment) et moi connaissons très bien. Avant que vous lisiez plus loin, je vous encourage fortement à regarder Delicious. J’ai inclus un résumé de l’intrigue du film ci-dessous, je vous préviens : l’entrevue révèle des éléments importants du film.

-MJW

Résumé du film Delicious

Suite à la mort de sa mère, Jacques (Nico Rogner), un aspirant-cuisinier français, arrive à Londres, convaincu que le chef britannique renommé et coléreux Victor (Adrian Scarborough) est le père qu’il n’a jamais connu. Jacques trouve le restaurant de Victor et le supplie de lui donner l’occasion de travailler dans sa cuisine. Ayant prouvé ses compétences culinaires, Jacques s’installe dans son nouveau chez soi et rencontre bientôt ses voisins excentriques, la fougueuse septuagénaire Patti (Sheila Hancock) et la triste, frêle Stella (Louise Brealey), qui présente peu d’intérêt pour Jacques et encore moins pour manger de la nourriture. Intrigué et attiré par Stella, Jacques décide de la tenter avec sa cuisine raffinée, mais est pris à voler les ingrédients coûteux du restaurant. Lorsque confronté par un furieux Victor, Jacques est contraint d’avouer son véritable motif pour venir à Londres. Mais Victor rit de l’affirmation qu’il pourrait être le père de Jacques et lui montre la porte, dénonçant cruellement sa mère comme une femme lâche, connue pour avoir eu de nombreux amants. Son monde brisé, Jacques rentre à la maison pour découvrir Stella inconsciente suite à une crise de boulimie avec de la malbouffe, de la boisson et des médicaments. Reconnaissant une âme perdue, Jacques refuse de quitter Stella jusqu’à ce qu’elle mange quelque chose. Il met en place un défi pour tous les deux : de lui préparer un festin si délicat et séduisant qu’elle ne peut résister. Mais dans la lutte mentale qui suit, le trouble alimentaire de Stella peut s’avérer un trop gros obstacle à surmonter et permettre la romance dysfonctionnelle de Stella et de Jacques de survivre.

Mary Jo Watts : Il y a beaucoup d’intérêt envers Delicious parmi les fans de Sherlock, parmi les fans de Louise Brealey, qui aiment évidemment Molly Hooper.

Tammy Riley-Smith : Le personnage de Molly est une femme vraiment intelligente et compliquée qui est follement amoureuse d’un geek vraiment intelligent [Sherlock]. Les femmes s’identifient à cela, car devinez quoi – les femmes sont vraiment intelligentes et vraiment compliquées, mais nous ne voyons pas beaucoup ce genre de personnage au cinéma et à la télévision.

MJW : Exactement ! Et plus Molly devient forte, plus elle a de fans. Je pense simplement que ce que Louise Brealey fait pour la première saison était brillant. Molly avait une si petite partie dans le script, mais Louise a rendu le personnage spécial. Elle est tout simplement géniale devant la caméra. Fantastique. Ses fans sont évidemment intéressés par Delicious.

TR-S : Delicious a un créneau particulier, mais c’est tellement inspirant de voir qu’il y a des femmes qui disent « Oui. En fait, nous nous identifions à des femmes qui sont dysfonctionnelles, qui sont fougueuses et intelligentes. »

Louise Brealey incarne Stella dans Delicious. Utilisée avec permission.

MJW : Alors, quel genre de public imaginiez-vous pour Delicious ? Visiez-vous un groupe démographique ou espériez-vous que vous trouveriez un public une fois mis à l’affiche ?

TR-S : Je savais que ça n’allait jamais être un multiplex. Bien sûr que non. Ça n’allait jamais être ça. Mais je suis une femme qui a eu une vie intéressante, assez dysfonctionnelle comme la plupart des femmes que je connais, et j’ai fait ce film pour les femmes. Oui, c’est décevant de se faire dire que les femmes ne vont pas au cinéma, mais je pense que beaucoup de gens ne vont pas au cinéma. Je pense que beaucoup de studios pensent « Qui va au cinéma? » Ils voient des enfants aller au cinéma et ils voient des adolescents et alors ils pensent « Oh, les seules personnes pour qui nous pouvons faire des films sont les adolescents. » Ce qui est merveilleux, c’est lorsque vous voyez des films qui percent et font mentir ces gens. Ils ont juste peur. Mais ma démographie cible a toujours été les gens comme moi et je n’ai pas honte de cela. Ç’a été si merveilleux parce que pour être honnête avec vous, je n’étais pas sûre s’il y avait quelqu’un quelque part aussi folle que moi. Ce qui est étonnant est qu’il y a un petit, mais très fort et véhément clan de soutien, une tribu de femmes intelligentes qui dit « Nous voulons voir quelque chose de différent. Nous voulons du contenu qui est un peu plus intéressant, s’il vous plaît. » Et plus la voix devient forte, plus nous allons commencer à obtenir du contenu plus intéressant. Peut-être faudra-t-il que des cinéastes soient un peu subversifs et le fassent en dehors du système.

MJW : Comment s’est passé le processus pour faire diffuser Delicious ? Vous êtes allée pour un contrat de distribution. Comment cela s’est-il produit ?

TR-S : Nous avons une petite agence de vente. Ils sont allés à Cannes. Ils sont allés sur les marchés. Nous commençons à faire quelques très bonnes ventes. Fait intéressant – nous avons obtenu la distribution cinématographique en Asie, ce qui est fantastique. Nous avons obtenu Taiwan, la Corée du Sud, et vous savez que Hong Kong est intéressé. Les pays asiatiques n’ont pas peur du sujet, et ils aiment ce qui est sombre. Ils aiment les romances noires. Donc nous avons la distribution cinématographique là-bas. Nous ne pouvons seulement pas obtenir de distribution dans les cinémas dans notre propre foutu pays ! Mais il n’est pas surprenant quand vous allez au cinéma et vous voyez ce qui est à l’affiche. Il y a très rarement quelque chose que j’ai vraiment envie de voir maintenant. Il faut aller à un cinéma plus petit. Il faut aller à Londres. Je ne vis pas à Londres. J’habite en dehors de Londres et les multiplexes sont juste bourrés de … vous savez. Mais c’est correct. Alors je ne sais pas si nous pensions que nous obtiendrions la distribution. Je ne pense pas que nous le croyions. Je ne pense pas que nous avons déjà pensé « Ça va être un jeu d’enfant. Ça va être vraiment facile. » Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est que le marché est en train de changer. Les gens consomment les histoires et consomment les films de différentes manières maintenant. Ils ne vont pas seulement au cinéma pour consommer un film, ou attendent que quelque chose soit diffusé à la télévision. Ils vont chercher les choses. Ils téléchargent. Ils veulent regarder les choses sur leur ordinateur portable. Ils voyagent pour aller travailler et ils veulent regarder quelque chose. Alors c’est un temps très intéressant avec que les gens qui consomment la vidéo sur demande. Les gens disent ce qu’ils veulent regarder, ce qui nous convient.

MJW : Absolument, et les medias sociaux sont disponibles maintenant pour pouvoir atteindre un public spécifique.

TR-S : C’est notre travail. Les distributeurs ne veulent pas le faire. Ils ne veulent pas chercher les publics restreints, de niche. Ils veulent plus grands publics, alors notre travail a été de chercher, à travers les medias sociaux, et grâce à l’obtention de la distribution numérique, un public en ligne.

MJW : Ça semble fonctionner, non ?

TR-S : Oui, en quelque sorte ! C’est absolument incroyable.

Tammy Riley-Smith directing Louise Brealey on the set of Delicious (Used with permission.)

Tammy Riley-Smith directing Louise Brealey on the set of Delicious (Used with permission.)

Tammy Riley-Smith dirige Louise Brealey sur le plateau de Delicious. Utilisée avec permission.

MJW : C’est fantastique. Alors la question suivante est d’un fan. Y a-t-il une voix plus précisément féminine dans les films et, si oui, qu’est-ce qui la caractérise ?

TR-S : Je pense que nous devons être très prudents, n’est-ce pas ?

MJW : Oui.

TR-S : Parce que je pense qu’il y a beaucoup de voix de femmes qui ne sont pas entendues. Je ne pense pas qu’il y en a forcément une, mais je pense que les distributeurs, traditionnellement, pensent que les histoires de femmes sont en quelque sorte … Qu’en quelque sorte les femmes ne représentent pas 50 % des spectateurs, que nous sommes en quelque sorte une minorité. Je pense que les femmes ont été considérées comme une minorité. Ils ne parviennent pas à voir que nous sommes, en Angleterre, un peu plus de la population que les hommes. Mais nous avons été vues comme une minorité. Maintenant, je pense qu’il y a beaucoup de voix très intéressantes et je ne veux pas dire que les films des femmes ont tendance à être plus axés sur le personnage … Peut-être qu’ils le sont. C’est une bonne chose. Je suis fière du fait que nous sommes intéressées par des personnages, des êtres humains. L’histoire féminine n’est pas nécessairement l’histoire de la quête. Vous regardez beaucoup de ces films d’action masculins qui ont tendance à être seulement (approfondit la voix comme un mec) – « Un héros, un gars veut obtenir quelque chose. » Et nous, les femmes, voulons explorer pourquoi il veut l’obtenir. Pourquoi déployer tous ces efforts ? Asseyons-nous et analysons-le vraiment, ce qui, je pense, est plus intéressant de toute façon. Le fait est qu’il existe un grand nombre de voix de femmes qui ne sont pas entendues, que nous avons besoin d’entendre. Et j’ai hâte d’en entendre plus. Je pense qu’il devrait y en avoir plus. Nous sommes étouffées. Bien sûr, ils ne le font pas exprès, mais c’est vraiment difficile de faire entendre votre voix. Et c’est vraiment terrible de se faire dire que votre voix n’est pas pertinente, et votre voix n’est pas voulue, parce que ce n’est pas vrai, ça non plus. Je pense qu’il y a un appétit. Je pense que les femmes sont frustrées qu’il n’y ait pas plus de voix féminines.

MJW : C’est comment, être une femme dans un monde d’hommes ? Y a-t-il des avantages à avoir un point de vue féminin en tant que réalisatrice, productrice, écrivaine ?

TR-S : Est-ce que c’est difficile, être une femme dans un monde d’hommes ? (crie) C’est l’enfer ! C’est épouvantable. C’est terrible. Nous avons été subjuguées pendant des millions d’années. Nous sortons seulement de l’âge des ténèbres. C’est un cauchemar. J’ai commencé à travailler à la fin des années 1980, et quand je pense au harcèlement sexuel – oh mon Dieu. Il y avait si peu de rôles pour les femmes dans l’industrie du cinéma alors. Je me souviens d’un patron qui parlait à la tête d’un studio qui n’embauchait pas de femmes réalisatrices parce qu’elles étaient trop peu fiables une fois par mois. Il parlait de leurs menstruations, qu’elles devenaient trop émotives et il ne pouvait pas compter sur elles.

MJW : C’est quoi ces foutaises ?

TR-S : Cela a été dit dans les années 90. Ils ne travaillaient pas avec des réalisatrices, parce que le film d’une femme était considéré comme quelque chose pour les minorités. Il était vu comme du cinéma d’art et d’essai, et seulement pour les minorités. Alors il n’aurait pas a un public assez large. C’est vraiment difficile. Est-ce difficile pour les femmes ? D’accord, j’ai une histoire pour vous. Cela, selon moi, résume combien c’est difficile pour les femmes. Le premier jour, sur le plateau de Delicious, je faisais le tour pour me présenter à mon équipe. J’ai embauché mon DP [Directeur de la photographie], Pete Rowe, et il est venu avec son équipe. Je n’avais pas rencontré son équipe avant le premier jour sur le plateau. L’un de ses équipiers m’a regardée quand j’ai dit « Salut, mon nom est Tammy. Qui êtes-vous, vraiment ravie de vous voir. C’est génial de vous rencontrer. J’ai vraiment hâte de travailler avec vous. » Il m’a regardée et il a dit « Êtes-vous la maquilleuse ? » Je l’ai regardé et j’ai dit « Non, je suis la réalisatrice. » Il ne voulait pas être sexiste, mais il n’avait pas travaillé avec une réalisatrice avant. Il a juste supposé que le réalisateur serait un homme. Et il a supposé que j’étais la scripte, ou la maquilleuse. Et ça, ma chère, c’est à quel point les choses sont mauvaises.

MJW : S’est-il ajusté ?

TR-S : Il est devenu complétement rouge et nerveux, il pensait qu’il allait se faire virer. C’était génial. Je l’ai rassuré que ce n’était pas grave, et je l’ai taquiné. C’est comment profondément c’est enraciné. Avez-vous déjà voyagé sur un vol, sur un avion, et entendu une femme dire «  Ici votre capitaine ? »

MJW : J’ai entendu une fois une femme dire qu’elle était la co-pilote. Une fois.

TR-S : Moi pas. C’est un monde de merde pour toutes les femmes. C’est un monde d’hommes. Cela dit, il n’y a aucune raison pour laquelle une femme ne devrait pas tout simplement dire « Vous savez quoi ? Je ne tolérerai pas cela. Je vais le faire quand même. » Ce n’est pas une raison pour ne pas essayer. Ce n’est pas acceptable, au fond. Ce n’est pas acceptable. Vous devez le faire quand même. Une autre chose qui m’est arrivée, vous voyez, je suis également conférencière et je donne des conférences sur l’écriture de scénarios. On m’a demandé de faire partie d’un groupe d’experts à mon université pour une conférence il y a un an et il avait un groupe d’environ 14 d’entre nous et nous étions tous les conférenciers ou les diplômés du cours de production cinématographique et télévisée. C’est pour tous les étudiants et c’était pour qu’ils puissent poser des questions sur les carrières. Il y avait seulement deux femmes dans le groupe. Il y avait moi et une autre femme, qui était assistante. Tous les autres étaient des hommes, et ils faisaient tous des boulots comme la prise de son, le montage, la cinématographie. C’est un cliché, mais vous ne pouvez être ce que vous ne voyez pas. Si vous n’avez pas de groupes d’experts incluant des femmes … Ensuite, j’ai découvert qu’ils ont rassemblé un autre groupe d’experts, ils ont fait la même conférence cette année. Il n’y avait pas une femme dans le groupe. Le fait que la seule autre femme dans le groupe quand je l’ai fait était une secrétaire, une assistante à la production, c’est pourquoi les femmes deviennent des assistantes à la production, parce qu’elles ne pensent pas, elles ne voient pas de femmes dans ces rôles. C’est une autre raison pourquoi nous avons besoin que des femmes s’endurcissent et se lèvent et commencent vraiment à questionner, contester ce qui se passe. Je n’ai pas vu beaucoup de femmes réalisatrices en grandissant. Dans les années 70 et 80, je ne peux penser à personne. Jane Campion, pour moi, a été un changement tout simplement monumental – voir La leçon de piano. Et je dois dire que j’ai adoré ce film.

MJW : Je l’ai adoré aussi ! À partir du moment où Delicious est devenu une idée dans votre tête jusqu’au moment où je l’ai visionné sur mon ordinateur portable, qu’est-ce qui a été le processus ?

TR-S : J’ai pris deux décisions. J’avais eu beaucoup de difficultés. J’avais écrit beaucoup. J’avais vendu quelques scripts. Ils étaient difficiles. Ils étaient plutôt à gros budget. Et je suis devenue un peu frustrée envers les producteurs avec lesquels je travaillais et le processus et le fait que les films n’étaient pas réalisés. J’ai pensé «  Je veux que quelque chose soit réalisé ». Alors, comment je fais cela ? D’accord, ça doit être petit budget. Ça doit être vraiment petit budget.

MJW : Puis-je me permettre de demander de quel genre de budget dont nous parlons ? Quel était le budget pour Delicious ?

TR-S : Il était d’environ £ 150 000. Alors peut-être un peu moins en fait, parce que ça inclut de l’argent que nous avons simplement récupéré par crédits d’impôt et des trucs comme ça, la TVA. Alors probablement environ £ 120 000. Alors nous savions que ça devait être vraiment petit budget alors ça devait être un film à deux personnages. J’écris des romances de toute façon et je suis très intéressée par cela, mais j’ai aussi décidé de faire ce que je dis à mes élèves de faire, ce qui est d’écrire ce que vous êtes. D’écrire qui vous êtes. D’écrire ce que vous connaissez vraiment. J’avais un trouble de l’alimentation dans ma vingtaine et ce qui est vraiment effrayant du trouble de l’alimentation est que c’est un secret absolu de tout le monde, et vous ne le partagez pas avec n’importe qui d’autre. La plus secrète vous êtes, le pire il devient. J’ai pensé « Je dois vraiment parler de ça. » C’est quelque chose d’horrible, mais en réalité … peut-être que si je le mets sur papier je vais en quelque sorte m’aider moi-même et aider d’autres personnes. Juste en parler, juste dire « C’est arrivé. » Ne pas essayer d’expliquer pourquoi c’est arrivé, ou comment je l’ai surmonté ou quelque chose comme ça, mais juste le montrer. Il y avait deux choses. D’abord, c’était de faire quelque chose à très faible budget, quelque chose qui pourrait être produit et, deuxièmement, de faire quelque chose de courageux.

MJW : Delicious est courageux. J’ai lu qu’il y avait plusieurs itérations du script. Cette question provient de fans qui étaient à la première. Ils ont dit « Tammy a mentionné qu’elle a franchi une ligne en écrivant une scène en particulier et que les acteurs l’ont retenue. Nous nous demandions ce qui était dans le script en premier lieu. » Je ne sais pas quelle scène ils veulent dire, mais j’ai quelques idées.

TR-S : C’est vraiment ce qui se passe quand Jacques révèle à Stella qu’il est en fait un personnage légèrement plus sombre. Il est un peu instable lui-même. Ce n’est pas tout le monde qui verrouille une fille dans son appartement et dit « Bon. Je vais cuisiner et tu dois manger ça. » Et où je suis allée dans le script était plus Almodóvar. C’était plus Attache-moi!. J’ai adoré ce film. Je n’ai pas tout compris dans ce film, mais j’ai aimé le fait que Almodóvar a écrit cette histoire d’amour à propos de deux personnes très dérangées. Alors, ça n’a pas totalement fonctionné. Quand j’ai écrit le script pour Delicious, j’ai écrit Jacques faisant beaucoup plus à Stella en termes de « Je vais vraiment te faire manger. » La faisant manger. La faisant littéralement manger. Nous l’avons juste essayé et les acteurs ont tous les deux dit « Ça va trop loin. Ça va trop loin. Vous êtes allée d’un extrême pour complétement  » Ils se sentaient tout simplement très mal à l’aise avec ça, et j’ai dû les écouter. Alors c’est là que j’ai modéré. Jacques est assis sur Stella, et beaucoup de gens se sentent très mal à l’aise avec ça. Eh bien, croyez-moi qu’ils auraient été incroyablement mal à l’aise avec une scène dans laquelle il la bâillonne, il l’attache littéralement, ce qui est ce que j’avais dans le script.

Louise Brealey (as Stella) and Nico Rogner (as Jacques) in Delicious. (Used with Permission.)

Louise Brealey (as Stella) and Nico Rogner (as Jacques) in Delicious. (Used with Permission.)

Louise Brealey (Stella) et Nico Rogner (Jacques) dans Delicious. Utilisée avec permission.

MJW : Une des questions que j’ai ici est à propos des questions de consentement. Jacques semble plutôt correct que Stella dise non au sexe, mais il la nourrit contre son gré, la retient, la verrouille dans son appartement. C’était dérangeant pour beaucoup de gens.

TR-S : Vous voulez savoir à propos de quoi était ce contrôle ?

MJW : Aller plus loin aurait effrayé les gens, je pense. Peut-être, parce que le film est dans le genre romance ?

TR-S : Eh bien, je vais vous dire d’où ça vient. C’est quand j’ai commencé à chercher de l’aide pour mon trouble de l’alimentation, quand j’ai vraiment commencé à réaliser que j’étais dans un tas d’ennuis. J’ai été vraiment chanceuse. Je suis allée voir un psychiatre. Je suis allée dans une unité de troubles de l’alimentation. Ils m’ont dit « Vous allez devoir faire quelque chose de vraiment effrayant. Vous allez devoir nous faire confiance. Nous voulons que vous nous donniez TOUT le contrôle – nous allons vous dire ce que vous allez manger, quand vous allez manger et ça ne va fonctionner que si vous faites ce que nous disons. » Donc l’idée est que Jacques arrive et dit « Je peux t’aider, mais … Si tu me laisses te contrôler, je peux t’aider. » Le problème est que ça ne fonctionne pas. Je ne sais pas à quel point cela ressort dans le film et si cela fonctionne ou pas, mais ce que je voulais faire passer est le fait que le moment vraiment important du film est lorsque Stella se met la brosse à dents dans la gorge [pour l’aider à vomir]. Enfin, elle se regarde dans le miroir et pour la première fois elle pense « Ça doit venir de moi. Ça ne peut pas venir de n’importe qui d’autre qui veut me contrôler ou dire « Tu dois faire cela. » Ça doit venir de moi. » Et c’était la même chose avec moi. J’étais aimée par mes parents. J’étais aimé par … L’amour ne vous démêle pas. L’amour ne vous répare pas. Ce qui vous guérit est de prendre la décision vous-même. Alors il y a beaucoup de choses là-dedans, mais essentiellement, je ne voulais pas que ce soit « Il la sauve par l’amour. » Il est très dysfonctionnel lui-même. Ils ont tous les deux vraiment dysfonctionnels. Mais elle se retrouve dans un endroit où elle est prête à obtenir de l’aide, de commencer à prendre le contrôle de sa vie à nouveau. Vous devez être très forte pour être saisie par un trouble alimentaire. Des femmes fortes ont des troubles de l’alimentation. Je voulais que Jacques soit fort aussi, alors vous avez ces deux personnes fortes et il y a cette lutte et elle gagne, essentiellement ! Elle dit « Va te faire foutre ! Tu ne me guériras pas. Tu peux m’aimer autant que tu veux, mais tu ne m’aideras pas. » Bon Dieu. C’est une chose énorme à traiter, avoir un trouble de l’alimentation. Je voulais l’amener à un point où elle est prête pour l’amour à la fin du film, mais ça vient d’elle. Il peut avoir bousculé les choses un peu, mais c’est vraiment jusqu’à ce qu’elle prenne cette décision, que trop c’est trop, que ça ne sera pas une histoire d’amour.

MJW : Alors, pourquoi la fin ambiguë ?

TR-S : En partie parce que je ne voulais pas que les gens concluent que l’amour … que cet homme l’a sauvée.

MJW : Je pense que c’était un choix judicieux.

TR-S : Mais je voulais aussi donner un peu d’espoir, qu’il s’agisse de l’histoire d’une femme qui doit se regarder sérieusement dans le miroir et puis peut-être une autre histoire peut commencer maintenant. Je ne pouvais pas terminer avec eux ensemble. Je ne pouvais pas. Ça aurait irrité beaucoup de gens, moi incluse.

MJW : C’est une des raisons pour lesquelles les gens sont attirés par l’histoire. Je pense que la fin était très réussie. Puis-je vous poser certaines des questions plus approfondies que j’ai obtenues de fans à propos de la boulimie dans Delicious ?

TR-S : Oui, je veux en parler.

MJW : La première question est : « Qu’est-ce que Riley-Smith espère que les boulimiques retiendront de son film ? »

TR-S : Parlons-en. Commençons un débat, car je ne sais pas d’où ça vient. Je ne sais pas. Je ne suis pas une scientifique. Je ne suis pas médecin. Je ne sais pas, c’est une maladie foutrement terrible, et je l’ai eue. Et je sais que beaucoup de gens souffrent, et je pense que nous avons besoin d’en parler. C’est tout. C’est littéralement de présenter la boulimie. Je voulais le montrer. Je ne voulais pas faire un commentaire à ce sujet. Je voulais juste dire « Allez, parlons-en parce que ça ruine beaucoup de vies ». Je sais que beaucoup de gens … chaque fois que j’ai dit que j’ai fait un film sur la boulimie, une femme est venue me dire qu’elle en souffre, ou qu’elle en a souffert. C’est incroyable.

MJW : Pour moi, j’ai une histoire plutôt débile aussi. Je n’ai pas de trouble de l’alimentation, je n’en ai jamais eu, mais j’ai eu beaucoup de traumatismes, et de voir ce que Louise a fait avec la scène de crise, où elle se gave … J’étais en larmes. Je ne pouvais pas laisser aller. Elle était tout simplement fantastique dans cette scène.

TR-S : Et encore une fois, c’est comme si les femmes sentent qu’elles n’ont pas de voix. Nous ne sommes pas écoutées, car il semble que les gens ne sont pas vraiment intéressés, n’est-ce pas ? Bien en fait, il y a un très grand nombre d’entre nous. Et il y a de la force dans le nombre, lorsque vous vous rendez compte que ça se produit beaucoup, tout à coup il y a une sorte de bravoure. Les gens veulent partager leurs expériences. Comme avec n’importe quoi, que ce soit, je ne sais pas, le racisme, ou un des problèmes sociaux vraiment importants que nous avons eus dans les cent dernières années, ç’a toujours commencé avec quelqu’un qui dit « Il y en a beaucoup qui se produit. Que se passe-t-il ? » Pourquoi nous sentons-nous si mal dans notre peau ? Pourquoi nous sentons-nous si merdiques ? Je ne connais pas les réponses. Je sais seulement que nous le ressentons. Et je pense que nous avons besoin d’en parler. Pourquoi les femmes, en particulier les femmes, se sentent-elles tellement mal dans leur peau ? Pourquoi sont-elles si malheureuses avec leur apparence ? Nous pourrions dire « Eh bien, c’est parce que L’Oréal nous dit que c’est parce qu’on « le vaut bien » et ce qu’il nous dit vraiment c’est que c’est parce que nous ne le valons pas. Et la publicité nous dit « Parce qu’on ne le vaut pas. » » Alors pourquoi avons-nous une nation de filles qui sentent qu’elles ne valent rien, ne valent pas grand-chose ? Discutez !

MJW : À cette fin, que pensez-vous de la cote 15+ obtenue par le DVD au Royaume-Uni ?

TR-S : Je m’y attendais un peu. Mais je sais qu’il y a des filles de 12 ans qui le regardent, et ça me rend heureuse. Désolée, mais quand j’avais 11 ou 12 ans, je regardais des films cotés 15. J’espère que beaucoup de filles de 12 ans le regardent. Est-ce que j’ai le droit de dire ça ? Est-ce que je vais être arrêtée ? Je m’en moque. Ça pourrait être plus inspirant pour une fille de 12 ans d’aller le regarder. Parce que je pense qu’elles devraient le regarder. Et quand je pense aux films terribles qui sont mis à la disposition des jeunes de 12 ans, des films horribles et violents cotés 12A. C’est une blague. C’est une blague.

Louise Brealey as Stella in Delicious. (Used with permission.)

Louise Brealey as Stella in Delicious. (Used with permission.)

Louise Brealey incarnant Stella dans Delicious. Utilisée avec permission.

MJW : Cette question fait suite à ce que vous disiez à propos de tout simplement présenter boulimie de Stella. De la part d’un fan : « Dans ce récit, aucune histoire tragique n’est offerte pour justifier la maladie de Stella, ce qui signifie qu’il se dresse comme son propre problème à régler plutôt qu’un symptôme. Avez-vous masqué les détails du passé de Stella pour éviter de l’expliquer ? »

TR-S : Oui. Je voulais vraiment juste le présenter. Je ne voulais pas plonger dans une sorte de (voix mélodramatique) « C’est parce qu’elle n’a pas été aimée par ses parents. » Parce que ça dit aussi ensuite « Eh bien, si elle se fait baiser par un homme qui ne ne l’aime pas [elle devient boulimique] ou peut-être que si ses parents l’aimaient un peu plus alors [elle ne serait pas devenue boulimique] » – non. Les troubles de l’alimentation ne fonctionnent pas comme ça. Ils ne fonctionnent pas comme ça. Je sais que c’est vraiment difficile. C’est difficile pour le public de s’interroger – qui est cette femme ? Mais je ne pense pas que cela fait partie du trouble de l’alimentation, je ne pense pas qu’il y ait une claire [cause]. Je connais une fille qui est morte. Elle a pris de pilules amaigrissantes il y a quelques années. Elle était belle, et ses parents l’aimaient. Elle avait beaucoup d’amis. Elle a développé une dépendance aux pilules amaigrissantes et elle est morte. Expliquez ça. Je ne pense pas que nous le pouvons. Je ne pense pas que nous pouvons nécessairement dire « C’est cette petite raison-là », et puis nous pouvons boucler la boucle d’une manière ordonnée dans la finale. Ce n’est pas comme ça. D’où le dégoût de soi, ou la volonté de vraiment vous blesser viennent-ils ? D’où viennent-ils ? Parlons-en. D’où viennent-ils ? C’est partout. C’est endémique. J’habite dans un petit village. Il y a deux filles actuellement, deux jeunes filles, deux filles de 11 ans de notre village qui sont actuellement dans des unités de trouble de l’alimentation. Elles ont 11 ans. Elles viennent de bonnes familles. Elles sont aimées. D’où est-ce que ça vient ? Nous avons besoin d’en parler. Nous avons besoin de vraiment commencer à nous interroger, nous demander « Pourquoi les femmes, les femmes se détestent-elles tellement ? »

MJW : Il y a cette scène où Jacques dit « Si vous venez d’avoir un bon repas, vous aurez un superbe orgasme » et par la suite, on dit [à Stella] que l’amour et un bon dîner chaud règlent tous les maux. Pensez-vous que vous avez poussé un peu la limite, avec ce message ?

TR-S : D’accord, je suis allée à un mariage et il y avait un homme très, très vieux qui prononçait un discours et il a dit « Le secret pour avoir une bonne vie est l’amour et garder vos entrailles ouvertes. » Et vraiment, j’aurais dû prendre cette citation, parce que c’est tellement drôle. Quand vous êtes vieux, ça l’est vraiment. C’est juste d’avoir de la nourriture chaude dans l’estomac. Pour quelqu’un qui n’a pas eu de trouble de l’alimentation, ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas. Vous mangez de la nourriture parce que c’est ce que vous faites. Vous êtes un être humain, vous mangez, vous dormez et vous chiez. C’est ce que vous faites. Mais quand vous avez un trouble de l’alimentation, vous ne faites pas ça. Je ne pense pas que c’était le message du film. C’est le message des gens normaux. C’est comme, « Réveille-toi. Mange un foutu repas ! C’est quoi ton problème ?  » Quiconque ayant eu un trouble de l’alimentation embrouillera, terrifiera et ennuiera totalement les gens autour d’eux. Parce que ça paraît comme une sorte de terrible, vaniteux, terrible … quel gâchis. Quel gaspillage. Quel terrible gâchis. Mais je veux le dire aussi. À certains égards, quand Jacques dit « Si tu mangeais un délicieux repas. Si tu pouvais tout simplement profiter des plaisirs de la vie, tu aurais un merveilleux orgasme. Tu te détendrais. » Il a raison. Il a effectivement raison. Quel est donc le problème qui fait en sorte que vous ne pouvez pas simplement jouir des plaisirs de la vie et tout simplement être heureux? Juste. Être. Heureux. Donc oui, je ne voulais pas nécessairement créer de la controverse, mais invariablement vous vous retrouvez à le faire – à être sur la limite (rire). « Oh mon Dieu qu’est-ce que j’ai diiiiiiiiiiit ? » J’aime un repas suivi par une partie de jambes en l’air. J’adore ça ! C’est super ! C’est aussi simple que ça. Ça devrait être aussi simple que ça.

MJW : Alors, pourquoi Jacques et Stella n’ont-ils pas de rapports sexuels ?

TR-S : Je l’ai écrit dans une version préliminaire ! Ils ont une bonne baise et dans le milieu de la nuit, après qu’ils ont fait l’amour, elle va dans la salle de bains [pour vomir]. Et il la surprend.

Nico Rogner as Jacques and Louise Brealey as Stella in Delicious. (Used with permission.)

Nico Rogner as Jacques and Louise Brealey as Stella in Delicious. (Used with permission.)

Nico Rogner (Jacques) et Louise Brealey (Stella) dans Delicious. Utilisée avec permission.

MJW : C’est intéressant parce que j’ai pensé qu’il y avait une version avec une scène d’amour. La tension est là et je me suis dit « Pourquoi ne pas aller jusque-là ? »

TR-S : Pourquoi ne l’ont-ils juste pas fait ? Je sais. Croyez-moi, je pensais exactement la même chose en le regardant : « Je voudrais juste qu’ils se déchirent les vêtements l’un de l’autre. » Nous travaillions sous une pression énorme. Nous avons tourné le film en 16 jours, donc il n’y avait pas d’espace ou de temps pour faire vraiment de grands changements importants ou dire « Nous allons essayer autre chose. » Nous n’avions simplement pas le temps et nous tournions l’équivalent d’environ sept ou huit pages par jour. C’est ce que nous faisions. Alors même si j’avais fait une grosse crise de colère à ce sujet, nous n’aurions probablement pas eu le temps, malheureusement.

MJW : Vous devez passer à travers la liste de prises de vues.

TR-S : C’est une de ces choses intéressantes, vous savez. Ouais, dans les films, ce n’est pas la vraie vie. Ils auraient pu faire n’importe quoi. Si vous étiez une réalisatrice, vous auriez pu leur faire faire quelque chose de complétement différent. Et c’est ce que j’aime, aussi, de l’intéressement du public envers quelque chose. Ils se demandent « Pourquoi n’ont-ils pas fait ça ? Pourquoi? » Et je fais la même chose maintenant. Je suis dans l’auditoire et je me demande « Pourquoi ? Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? »

MJW : (Rire)

TR-S : La prochaine fois.

MJW : La prochaine fois.

TR-S : La prochaine fois qu’il y aura une torride 

MJW : Partie de jambes en l’air.

TR-S : Oui.

MJW : Alors la question suivante d’un fan sur la liste est : « Pourquoi avez-vous choisi de publiciser Delicious comme une romance gourmande alors que la boulimie de Stella y est si centrale ? »

TR-S : Vraiment ? Avons-nous fait ça ? Je suppose que j’aurais pu l’appeler Vomi. (Rires)

MJW : (Rire hystérique) Je pense que quelqu’un l’a comparé à Chocolat.

TR-S : Oui, Stella qui vomit. Je ne sais pas. Je pense que c’est vrai. Nous l’avons fait. D’accord, nous l’avons publicisé au début, moi et Michael [Price, le coproducteur] comme un film gourmand, parce que nous pensions que nous pourrions le vendre à un distributeur. Mais alors les distributeurs ont regardé le film et ils ont dit « C’est un film sur la boulimie, n’est-ce pas ? » Et nous avons répondu « Vraiment ? D’accord. Oui, ça l’est. » C’était difficile, vous savez. C’est difficile. Oui, il y a de la nourriture dans le film. Il y a du vomi. Il y a de la comédie et c’est très sérieux. C’est en fait un film très difficile à commercialiser. Je mettrais au défi chacun d’entre vous, chacun d’entre vous de trouver une façon de commercialiser ce film. Ouais. Il pourrait être commercialisé de tellement de façons différentes.

Jacques prepares a feast for Stella in Delicious (Used with permission.)

Jacques prepares a feast for Stella in Delicious (Used with permission.)

Jacques prépare un festin pour Stella dans Delicious. Utilisée avec permission.

MJW : Il est dans le palmarès dans la catégorie des films romantiques (sur iTunes).

TR-S : Il est dans le palmarès dans la catégorie des films romantiques ! Parce que c’est effectivement un … quelque chose romantique. Comédie dramatique ? Je ne sais pas. Comédie. C’est ce que chaque distributeur demande « Quel est le genre? » Pfft. C’est une histoire d’amour. C’est ce que c’est. Mais vous savez, la nourriture est sexy. La nourriture est sexy et les gens aiment les films gourmands et nous voulons le rendre disponible. Mais oui, nous trompons peut-être certaines personnes, mais c’est ce que vous faites un peu. Vous dites «  Venez et regardez ce film. Il y a beaucoup de bonbons. » (Rire). Vous savez nous avons fait ce que nous pouvions. Nous n’avons personne derrière nous. Nous n’avons aucun budget pour la publicité, pas de département de promotion et publicité. Pas. D’argent. Nous devons faire tout notre possible. Nous allons mettre un petit pain à la crème sur la couverture et dire « Petit pain gratuit ! Beignets gratuits pour tout le monde qui vient voir ce film ! » Oui, nous sommes terribles. Mais nous sommes désespérés. Que faire ? Comment incitons-nous quelqu’un à voir un film ? Ce qui fonctionne, c’est le bouche-à-oreille. La façon dont ce film se vend – il n’y a pas beaucoup de gens qui se sentent floués, mais ce qui est intéressant est qu’il se vend exactement à la démographie pour laquelle je l’ai écrit, les femmes intelligentes et complexes qui sont un peu perdues dans ce nouveau monde. C’est ce que nous sommes. Alors, ouais. Et elles ont un trouble de l’alimentation, ou elles s’automutilent, ou peu importe. Les femmes trouvent ce film et je pense que c’est par le bouche-à-oreille. Ce n’est pas parce que nous avons mis un petit pain à la crème sur la couverture.

MJW : Alors, voici une autre question de fan : « Comment pouvez-vous écrire un film dans lequel un trouble de l’alimentation est central sans que ça ne devienne de l’exploitation ou de la simplification exagérée ? »

TR-S : Très bonne question. J’ai vraiment lutté avec cela, parce que si j’avais fait [de Stella] le personnage principal, j’aurais dû essayer de faire d’elle un personnage sympathique, alors que ce qu’elle fait est tout à fait antipathique. J’ai donc décidé de faire d’elle l’antagoniste, si cela a du sens, parce que je pensais que ce serait un moyen plus facile d’entrer dans le sujet. Alors nous avons [Jacques], il veut la nourrir et elle dit « Non ». Donc, en termes très classiques, elle est Darth Vader. Vous n’avez pas à prendre son parti. Je ne demande pas à quiconque de sympathiser avec cette femme. Je fais juste la montrer, presque en tant qu’ennemie, parce que c’est ce qu’on m’a toujours fait sentir. C’est à ce point-là que je me sentais dégoûtante. C’était donc la première approche. Cela a pris beaucoup de temps. Cela a pris beaucoup de brouillons parce que j’ai essayé de faire d’elle la protagoniste sympathique d’abord. C’est très difficile de faire ça. C’était donc ma façon d’y arriver. Ma façon a été de faire d’elle la méchante.

MJW : A-t-il déjà été écrit du point de vue de Stella ?

TR-S : Ouais. C’est vraiment difficile de faire ça. Parce qu’alors vous commencez à projeter. Vous essayez de tout projeter sur elle. Vous essayez de dire à l’auditoire « Oh, s’il vous plaît ayez de la sympathie envers cette personne qui a un trouble de l’alimentation et elle a un trouble de l’alimentation parce que bla bla bla. Et ce dont elle a besoin est bla bla. » Hé ! Je viens de comprendre pourquoi la seconde trilogie de Star Wars a si lamentablement échoué, parce que c’est exactement ce qu’ils ont essayé de faire. Ils ont essayé d’expliquer Darth Vader – pourquoi il était tellement horrible. Quoi qu’il en soit, alors c’était fondamentalement mon approche. Je savais que ça allait être très difficile de traiter de cette question, alors j’ai décidé de le faire de … J’ai pensé « Ouais, fais d’elle la méchante. Et voyons ce qui se passe. Essaie de ne pas trop expliquer. N’offre pas de solutions, montre-la seulement comme quelqu’un qui est vraiment difficile et qui ne veut pas laisser aller cette chose. »

MJW : Alors vous avez des gens qui voient le film parce qu’ils sont des fans de Louise Brealey et ce qu’ils veulent est de la voir en tant que l’héroïne. Ils veulent s’identifier à elle. Ils veulent aimer la personne qu’ils admirent, non ?

TR-S : Bien sûr, et j’ai choisi Louise parce que je l’ai absolument adorée dans Sherlock. Et malgré que Stella soit un personnage difficile et compliqué, je l’aime vraiment aussi parce qu’elle est sa propre pire ennemie. Elle n’est pas la méchante envers qui que ce soit d’autre. Elle est seulement horrible envers elle-même. Mais je l’aime parce qu’elle est vraiment difficile, et très forte, et vraiment courageuse, et très drôle. Alors je l’aime. J’adore le personnage et j’aime ce que Louise a fait avec elle.

Louise Brealey as Stella in Delicious. Used with permission.)

Louise Brealey as Stella in Delicious. Used with permission.)

Louise Brealey incarnant Stella dans Delicious. Utilisée avec permission.

MJW : Je pense que votre approche est intéressante parce que certaines personnes ont commenté « Nous voulons de la représentation féminine. Pourquoi ne voyons-nous pas tout de son point de vue ? » Donc la question est, je pense, qu’est-ce que la représentation ? Si les femmes se cherchent dans ces films, en termes de narration de l’histoire et la mécanique de la narration de l’histoire, qu’est-ce que la représentation ? Stella n’est pas toujours le personnage le plus sympathique. Elle est difficile. Si nous parlons de représentation féminine, au bout du compte que représente-t-elle ?

TR-S : (Longue pause). Hmmm. Question très intéressante. Si elle représente quoi que ce soit, ce que je pense qu’elle représente est à quel point nous sommes perdues, à quel point les femmes sont perdues, et l’importance de devoir commencer à reprendre le contrôle de nous-mêmes. Nous devons vraiment commencer à faire quelque chose. Ce n’est peut-être pas une chose très populaire à dire, mais je pense que nous sommes un peu perdues. Stella prend le contrôle à la fin, et c’est ça sa quête. C’est de sortir dans le monde. C’est de prendre responsabilité et dire « Il y a quelque chose qui se passe. Ce n’est pas bon. Je fais ces trucs vraiment dégoûtants envers moi-même, mais je suis une femme intelligente, et je vis dans cette grotte. Et je laisse toute cette merde m’arriver, regardez comment je me fais subir toutes ces choses. » Et puis elle prend les rênes à la fin et quitte la grotte. Je veux qu’elle représente, malheureusement, que je pense que nous sommes en difficulté. Je pense qu’elle représente les femmes modernes en difficulté.

MJW : Pourquoi poursuit-elle Jacques à la fin ? Pourquoi la reconnaissance de sa propre puissance mène-t-elle Stella à la poursuite d’un homme ?

TR-S : Je pense que ce ça représente – lui et la nourriture – est la vie. Il représente la vie. La vitalité, le vivant, la vie. Une autre raison pour laquelle elle ne le trouve pas [dans la gare de St Pancras à la fin du film], c’est parce que ça représente Stella qui retrouve le monde extérieur, trouve la vie. Lui avec sa nourriture, qui représente « Allez ! Vis ! Vis ! » Cela a-t-il du sens pour vous ?

MJW : Oui. Je pense qu’il y a beaucoup de suspicion, de la part de gens qui n’ont pas vu le film, de tout film avec une femme comme personnage central, en particulier un film avec une boulimique comme personnage central. Le sujet est si peu représenté qu’un seul projet devient la déclaration sur le sujet. Alors je pense que les gens lisent la description de Delicious et pensent « Eh bien l’homme va-t-il la sauver ? Ces choses que ces autres personnages lui disent font-elles vraiment partie du message du film ? Comme « Oh, si vous aviez seulement un repas chaud … » » Je pense qu’il y a des gens qui veulent que le film aille dans sa propre direction. L’une des critiques qui étaient vraiment intéressantes sur iTunes dit « Ce film subvertit le cliché que l’homme va tout sauver et j’ai adoré ça. » Je pense qu’il y a beaucoup de poids et d’attentes sur vous et sur ce que le film dit et sur son message, car il y a si peu de représentation. Ça devient surdéterminé. Tout le monde veut se voir, ou voir quelque chose de vraiment radical ou révolutionnaire. Je pense que c’est de là d’où viennent certaines de ces questions « Est-ce que film va le faire correctement ? »

TR-S : C’est un petit film qui vient d’une très petite partie du monde qui, je pense, pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Mais ce que je ressens, c’est qu’il est temps pour nous de questionner certaines choses. Je pense que les femmes se sont fait dire « Ah, vous avez tout. Vous avez tout. Lalala. » Mais en réalité, nous sommes toutes vraiment très malheureuses. D’accord. Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? Il y a encore une énorme quantité de sexisme qui se produit. Le capitalisme a besoin que nous achetions toute cette merde pour que nous nous sentions apparemment mieux, mais nous ne nous sentons pas mieux. Les hommes sont très confus au sujet des femmes. Ils ne se sentent pas très bien dans leur peau. Nous sommes un peu perdus en ce moment. Je déteste vraiment voir les femmes souffrir et lutter, en particulier les jeunes femmes. Je vois beaucoup de parents – ils ne savent pas où aller. Ils ne comprennent pas leurs filles. Ils ne savent pas pourquoi elles sont si malheureuses.

MJW : Chaque fois que j’écris quelque chose à propos de Delicious dans les communautés en ligne, je dois inclure un avertissement. Cela fait partie de la culture, que vous ne les jetez pas les choses aux gens. Ils ont besoin de savoir de quoi il s’agit. Cela a cet effet bizarre d’attirer aussi les gens. Que pensez-vous de cette nouvelle façon de procéder, que les gens ont besoin de savoir à l’avance ? Pour s’abriter d’une histoire comme celle-ci ? Les messages doivent dire « avertissement : mentions de troubles de l’alimentation » ; «  avertissement : mentions de boulimie. »

TR-S : Je pense, personnellement, quand j’ai vu que La secrétaire était à propos d’une femme qui s’automutilait, j’étais très curieuse de le voir à cause de ma propre expérience. Je pense que c’est une bonne chose que vous mettiez un avertissement, mais je pense que ça attire probablement des gens, n’est-ce pas ? Je ne sais pas. Vous donnez aux gens le choix.

MJW : Ça a un effet mixte. Quelqu’un m’a écrit et m’a dit « Pourriez-vous s’il vous plaît remercier Tammy pour moi ? Je ne peux pas regarder le film parce que c’est trop personnel pour moi, je suis en rémission, mais s’il vous plaît, remerciez-la de l’avoir fait ».

TR-S : Wow.

MJW : Alors je pense qu’il y a beaucoup de gens qui appuient le film même s’ils ressentent qu’ils ne peuvent pas le regarder. Juste l’idée de l’existence du film a certainement eu un impact sur beaucoup de personnes qui m’ont contactée.

TR-S : Wow. Wow. Mon Dieu. Vous voyez, je ne m’attendais pas à cela. Je m’attendais que personne ne le regarde parce que c’est ce qu’on m’a dit. (Rire). « Vendez-le comme un film gourmand ! »

MJW : Il y a de la jolie nourriture ! Il y a des pâtisseries !

Jacques's pastries in Delicious.

Jacques’s pastries in Delicious.

Les pâtisseries de Jacques dans Delicious. Utilisée avec permission.

TR-S : C’est exactement ce que je veux. Parce que si ça veut dire qu’elle va parler à quelqu’un … D’une certaine manière vous prenez quelque chose d’énorme et vous en parlez et ça perd son pouvoir. C’est incroyable de voir comment nous pensons que certaines choses sont si puissantes, et elles ne le sont tout simplement pas, mais nous avons besoin d’en parler.

MJW : Pourquoi la scène de crise boulimique de Stella était-elle si centrale ? Elle était si puissante. Avez-vous eu des remords à son sujet ?

TR-S : Non, parce que c’est une chose révoltante que j’ai faite tant de fois, alors c’était moi qui disais «  C’est ce que j’ai fait. C’est comme ça que j’étais. » Et l’eau pétillante. « Si je prends de l’eau pétillante, ça veut dire que je peux être malade plus facilement et [je vais utiliser] une brosse à dents parce que je ne peux plus utiliser mes mains. » J’avais besoin de le montrer. J’avais besoin de montrer comment c’est révoltant, et comment c’est horrible, et comment ce n’est pas seulement une chose dégoûtante, c’est une chose vaine. Vous savez qu’il y a des enfants dans le monde qui meurent de faim et quand vous avez cette chose, vous vous gavez. C’est une chose honteuse. C’est très honteux. Mais quand vous avez honte de quelque chose, c’est parfois préférable d’être honnête et sincère à son sujet. Si vous êtes assis sur un énorme, horrible mensonge, si vous avez menti à quelqu’un – dites-leur la vérité. Tout à coup, vous vous sentez mieux. Je veux seulement que les gens en parlent. Je veux que les gens soient capables de dire « J’ai cette maladie vraiment laide et dégoûtante. » « Oh mon Dieu ! Avez-vous vomi dans des sacs en plastique ? » « Ouais, je l’ai fait ! » « Oh mon Dieu, nous  » Et puis, vous en riez. Et puis vous pouvez aller chercher de l’aide. Vous pouvez aller en rémission, et puis vous commencez à vous demander « Pourquoi faisons-nous tous cela ? Quelle est la raison ? Je pensais que c’était juste moi. Je pensais que c’était juste moi qui étais dégoûtante. Il y avait quelque chose qui n’allait vraiment pas bien avec moi, seule dans ma grotte. »

MJW : Alors vous avez parlé plus tôt de votre équipe et de leurs attentes. Comment communiquez-vous avec votre équipe et avec votre DP en tant que réalisatrice, en particulier parce que cette question est si personnelle, et votre expérience ?

TR-S : Premièrement, je ne souffre plus d’un trouble de l’alimentation. Je vais très bien. Je suis dans une très bonne, forte position. Deuxièmement, j’aime les gens. Je respecte les gens et ce qu’ils font. Ils sont simplement – tout le monde qui a travaillé sur le film, ou tout le monde qui a un talent, ou ceux qui sont venus travailler sur un projet comme celui-ci avec une habilité particulière – je respecte tous mes chefs de départements. C’est une relation très adulte et je n’ai pas l’habitude de relations adultes. Dans mes relations amoureuses, j’ai été dans beaucoup de (voix mélodramatique) relations parent-enfant. Ouais. Je suis une adulte. Et c’est formidable et vous créez quelque chose. Vous créez. C’est comme faire l’amour. Vous créez cette chose incroyable. Les acteurs et l’équipe ont besoin de voir que tout est correct, que vous êtes en contrôle, et que vous avez confiance en vous, et que vous êtes heureux, et que vous pouvez faire face à n’importe quoi. Il y a un peu de jeu là-dedans, parce que vous pourriez être en miettes, vous savez ? Et vous pourriez vous sentir un peu déstabilisé parce que quelqu’un s’est mis en colère ou quoi que ce soit, mais vous devez toujours maintenir une attitude très, très calme et confiante. Ce n’est pas toujours facile. Si vous avez déjà donné des conférences, vous savez que vous devez prendre une profonde inspiration (inspire), puis vous tombez (relâche les épaules) et vous vous sentez bien. Vous ne marmonnez pas vos mots. Cette grande inspiration, c’est comme dire « Je suis sur scène ! Tout ira bien ! » Et d’une manière ou d’une autre, tout va bien. C’est aussi très agréable. Tout le monde travaille vers quelque chose de vraiment plaisant. C’est un endroit vraiment fabuleux. Je le recommanderais à tout le monde. Je le ferais vraiment, en fait. Je le fais régulièrement, à mes étudiants d’écriture. Ils me regardent avec horreur absolue. Mais j’aime sortir de ma grotte, ma grotte d’écriture. Et j’aime parler aux gens et j’aime être avec les gens et ç’a tout simplement été une expérience géniale. Cela dit, il y a beaucoup que je n’ai pas fait correctement, sans doute. Et il y a beaucoup que j’ai appris.

MJW : Qu’avez-vous appris ?

TR-S : Vous devez frotter beaucoup de dos. Mais vous devez aussi être difficile. Vous devez être un parent difficile de temps en temps et vous devez dire « Non ». Et vous devez vraiment savoir que lorsque votre instinct est très, très fortement pour quelque chose, vous ne devriez jamais laisser tomber. Une ou deux fois, j’ai laissé aller et je n’aurais pas dû le faire. Alors c’est vraiment – tenez à votre instinct. Je pense que j’ai toujours été quelqu’un qui traite les choses assez lentement et vous n’avez pas le temps de traiter les choses lentement. Vous devez traiter les choses très rapidement, ce qui signifie que vous devez vous écouter vous-même d’une manière différente. Vous devez vraiment écouter, et très rapidement. Je pourrais le faire mieux. Je dois apprendre à le faire mieux.

Tammy Riley-Smith directing Nico Rogner on the set of Delicious. (Used with permission.)

Tammy Riley-Smith directing Nico Rogner on the set of Delicious. (Used with permission.)

Tammy Riley-Smith dirige Nico Rogner sur le plateau de Delicious. Utilisée avec permission.

MJW : Comment gardez-vous votre motivation et votre passion entre les projets ? Je suppose, j’espère que vous allez plonger et faire un autre film.

TR-S : Comment fait-on ? C’est une question très intéressante. Je travaille sur quelques choses. Je travaille sur environ trois ou quatre choses, mais je n’ai pas vraiment écrit. J’ai écrit un traitement, mais je n’ai pas vraiment écrit parce que j’ai été un producteur sur ce film, et ça a été beaucoup de production et la promotion du film a été beaucoup de travail. Ma mère dit toujours quelque chose de vraiment intéressant, « Dans le but de faire pousser quelque chose, vous avez parfois besoin d’un champ en jachère. » C’est pourquoi les agriculteurs laissent un champ aller pendant un an. Laissent les choses devenir sauvages. Alors maintenant, je commence à me dire « D’accord. Qu’ai-je vraiment, vraiment besoin de dire ? Qu’est-ce que je veux vraiment dire maintenant ? » Beaucoup de gens me disent « Tu pourrais faire quelque chose de vraiment commercial la prochaine fois. » Je me dis – nah ! Quel sujet vraiment difficile vais-je faire maintenant ? Le rendre vraiment, vraiment difficile pour moi-même et aller dans des réunions avec des gens qui vont me dire « Nous n’allons pas vous donner de l’argent parce que personne ne va voir ce film. » Je pense que je suis passionnée par les femmes, et je pense que je pourrais être plus courageuse. Et la prochaine fois, je pourrais réellement faire quelque chose de vraiment courageux et au lieu de simplement présenter quelque chose, vraiment y aller en profondeur. Parce que maintenant, je me suis donné une question : Pourquoi ? Pourquoi y a-t-il tant de femmes malheureuses ? Je pense que j’ai peut-être besoin d’examiner la question. Heureusement, je suis plus heureuse. Je suis une femme heureuse et je suis dans un bon espace pour explorer tout ce genre de choses.

MJW : Combien de téléchargements Delicious aurait-il besoin, pour être franc, pour réussir à vos yeux ?

TR-S : Eh bien, pour être réellement et véritablement réussi, ça serait génial si nous pouvions rembourser nos investisseurs. Pour ce faire, nous aurions besoin d’environ 100 000 téléchargements. Je pense que nous en avons environ 2000 ou 3000 à ce jour. C’est beaucoup. Nous n’avons pas de campagne de publicité pour nous soutenir. La presse n’est intéressée que par ce qui est à l’affiche cette semaine. C’est difficile. C’est vraiment difficile. Ce que nous avons, ce qui est génial, c’est que nous avons Beat, le plus important organisme de bienfaisance pour les troubles de l’alimentation du Royaume-Uni qui nous soutient.

MJW : Fantastique !

TR-S : Ils viennent de publier leur bulletin. Ils ont 15 000 membres et nous donnons une partie des bénéfices à leur charité. Environ 20% des bénéfices leur sont donnés. Alors nous espérons que ça nous aidera tous les deux, parce que je veux contribuer à la sensibilisation, et aussi plus il y a de téléchargements, plus il y a de bouche à oreille, et je pense que le succès de ce film dépend du bouche-à-oreille. Ce serait bien de rembourser les investisseurs parce que ce qui se passe aussi, c’est que si vous remboursez un investisseur, ils veulent investir dans vos projets encore une fois, ce qui signifie que vous pouvez réaliser un autre film. Nous n’avons pas été payés. Je n’ai pas été payée pour ça. Il est très peu probable que je vais être payée, mais si vous remboursez vos investisseurs, ils ont confiance en vous. Le plus de téléchargements nous obtenons, le plus de bouche à oreille, meilleure est la chance d’obtenir une diffusion au Royaume-Uni, ou une diffusion internationale.

MJW : J’aimerais changer de direction ici et parler un peu de vos influences et votre formation. Quel est le premier film que vous rappelez avoir vu ?

TR-S : J’ai vu des films à la télévision, de toute évidence, dans les années 70, mais la première expérience cinématographique importante que j’ai eue, la plus profonde, mon père m’a emmenée voir un programme double de Jacques Tati dans Soho, j’avais environ six ou sept ans. Je suis complétement tombée amoureuse de Jacques Tati, un comédien silencieux qui était aussi très tragique. Il était une sorte de personnage perdant qui était toujours un peu méprisé, et taquiné par d’autres personnes. C’était aussi une expérience profonde parce que mon père m’a emmenée et il n’y avait que moi et lui. Mon père voulait être un réalisateur, il a toujours aimé les films et nous emmenait toujours au cinéma. Tati a été mon premier.

MJW : Alors que diriez-vous sont les trois films qui sont les plus importants pour vous ? Et pourquoi ?

TR-S : Eh bien, pour une raison quelconque, et je ne sais pas pourquoi, mais je me suis retrouvée à regarder Rebecca de Hitchcock dans mon adolescence. Rappelez-vous, ce sont les jours où si vous voulez regarder un film, vous l’aviez sur cassette vidéo et vous deviez faire reculer la bande vidéo. Je l’ai regardé environ 27 fois. Je crois que je commence à comprendre pourquoi je l’ai regardé 27 fois, mais c’était l’un de mes favoris. Je veux dire, j’adore Alfred Hitchcock, mais je ne dirais pas que c’est mon réalisateur préféré. Je dirais que Billy Wilder, Pedro Almodóvar et Jane Campion sont mes réalisateurs préférés, mais ensuite les films les plus importants, les films qui restent vraiment avec moi, ne sont pas nécessairement par ces réalisateurs, ce qui est étrange. J’ai adoré Le Patient anglais. Pour une raison quelconque, il m’a vraiment touchée, et j’adore Eternal Sunshine of the Spotless Mind et j’adore Cinema Paradiso. Ce qui est intéressant, je pense, à propos de Rebecca, Cinema Paradiso et Le Patient anglais, c’est que, dans chacun d’eux, il y a un feu qui signifie la rupture entre le passé et l’avenir. Je ne sais pas ce que cela veut dire au sujet de ma psyché, mais ces trois films ont eu un sérieux effet sur moi. Plus récemment, Eternal Sunshine. Je pense que Charlie Kaufman est l’écrivain le plus étonnant et le plus original.

MJW : Que diriez-vous sont les caractéristiques distinctives de vos réalisateurs préférés ? Regardez-vous leurs films comme si vous étiez une réalisatrice, comme si vous étiez à leur place ? Quelle est la différence entre votre admiration pour le réalisateur et votre attachement à une histoire ?

TR-S : Billy Wilder, c’est sa capacité à combiner la tragédie et l’humour, ce qui est quelque chose que j’ai essayé de faire dans mes films. Almodóvar fait ça aussi, mais il le fait avec couleur et vitalité qui, je pense, fait cruellement défaut dans un grand nombre de films anglais. Vous regardez des films anglais et que vous voudriez qu’il y ait juste un peu plus de folie ! Nous sommes fous, mais c’est tout ce foutu réalisme cru. Je veux juste que tout le monde soit cinglé.

MJW : (Rire) Un peu de couleur !

TR-S : Oui !

MJW : C’est intéressant que vous mentionniez Billy Wilder. Son film, La Vie privée de Sherlock Holmes, était l’une des inspirations de Mark Gatiss et de Steven Moffat pour Sherlock, de sorte que la plupart des gens qui liront ceci vont être assez familiers avec l’esthétique de Wilder.

TR-S : Il y a une scène dans le film de Wilder, La Garçonnière – Shirley MacLaine a tenté de se suicider et elle est immédiatement suivie par cette scène incroyablement drôle de Jack Lemmon qui tente de la faire marcher à travers la pièce. Pour tous ceux qui ont vu Delicious, il y a ce genre de montage légèrement bizarre d’une scène très, très tragique et dérangeante, suivie par de l’humour. Je pense que la vie est comme ça. Je pense que la vie est comme ça. Je pense que nous devons rire quand les choses les plus terribles se produisent. C’est une sorte de survie. C’est une façon de faire face aux choses tragiques. Et j’aime ça à propos de Billy Wilder. J’aime le fait que c’est du mélodrame. C’est – c’est réel.

MJW : Pouvez-vous parler de votre parcours et comment vous êtes devenue une auteure-réalisatrice ? Vous voyez-vous comme une auteure-réalisatrice ?

TR-S : Comment me vois-je ? Oui, je suppose que je le fais maintenant parce que j’ai réalisé un long métrage, mais je me vois surtout comme une femme cherchant à faire entendre sa voix. Je vais devoir lutter pour faire réaliser le prochain. Je me vois sans doute comme une lutteuse. Où ai-je commencé ? Beaucoup de cinéastes commencent avec un amour du cinéma, mais à l’université [University College de Londres (UCL)], je ne pouvais pas entrer en théâtre. Je ne pouvais pas obtenir de rôle sur la scène. J’avais été dans beaucoup de pièces de théâtre à l’école, mais je ne pouvais pas. J’ai découvert que tous les étudiants de deuxième et troisième années dirigeaient essentiellement la société de théâtre. J’ai découvert qu’il y avait ce genre de sous-niveau fabuleux plein de geeks, des gens merveilleux qui aimaient les films, et je me suis trouvée parmi eux. J’ai fait un court métrage. J’ai aussi été très chanceuse parce Christopher Nolan – il est un grand réalisateur hollywoodien maintenant – il dirigeait la société de cinéma, alors il a été une personne très inspirante. C’est là que ça a commencé. Ça a commencé parce que je ne pouvais pas obtenir de rôle. Je n’ai pas réussi aucune des auditions. Le film est une chose très ambitieuse, n’est-ce pas ? Vous pensez « Oh, vous pouvez faire une pièce de théâtre à l’école, mais qui fait des films ? » Et puis vous allez à l’université et il y a une société de cinéma et vous pouvez faire des films, donc c’est juste une question d’opportunité. J’ai été très, très chanceuse. Mais quand j’y pense, j’ai toujours été passionnée de cinéma, une spectatrice, une observatrice passionnée. Je ne pense pas que je me voyais quand j’étais enfant en train de faire des films. Particulièrement maintenant pour cette nouvelle, plus jeune génération, c’est tellement accessible. C’est tellement peu dispendieux maintenant. Je faisais mes premiers films sur du 16 mm et 35 mm.

MJW : Quelle a été votre prochaine étape après l’université?

TR-S : J’ai essentiellement pris contact avec la plus grande école de cinéma du Royaume-Uni et je me suis portée volontaire en tant que coursière. Et j’ai passé l’été après l’université à travailler comme coursière pour des courts-métrages.

MJW : Qu’est-ce qu’un coursier?

TR-S : Un coursier est essentiellement un homme à tout faire. Ils courent, littéralement. Vous courez sur le plateau à faire des choses pour les gens, leur apportant du café et aidant pendant le processus de repérage et aidant les AR [Assistants réalisateurs]. Alors j’ai fait ça et je voulais vraiment obtenir un emploi dans une société cinématographique. Je n’étais pas vraiment sûre de savoir comment les sociétés cinématographiques fonctionnaient, mais je voulais simplement en savoir plus, donc j’ai essentiellement écrit à chaque société de production du Royaume-Uni. J’ai reçu une réponse et j’ai été invitée à un entretien d’embauche pour un poste de réceptionniste pour Working Title Films. Ils avaient tout juste terminé de tourner Quatre mariages et un enterrement, alors il ne pouvait pas y avoir un temps plus incroyable de se joindre à l’entreprise. Et puis dans les six mois, peut-être un an de travail en tant que réceptionniste – je suis devenue très intéressée par les scripts, très intéressée par les écrivains et j’ai réussi à obtenir un emploi au sein du département de développement qui est l’endroit où ils développent des idées et travaillent avec les écrivains. Et j’ai passé cinq ans là, à essentiellement tomber amoureuse des réalisateurs et des écrivains et souhaiter pouvoir être l’un d’eux. J’ai vu un peu que ma trajectoire était de produire et je ne voulais pas devenir une productrice et je demandais aux écrivains « Comment faites-vous ? Que faites-vous? » Et je rencontré ce merveilleux écrivain, Terry Hayes, qui a écrit la série Mad Max. Terry Hayes m’a dit « Vous devez vendre des chaussettes. Vous devez écrire la nuit et vous devez obtenir un emploi de jour et vous devez quitter cette société cinématographique parce que c’est juste – vous n’allez jamais le faire si vous restez. » C’est ce que j’ai fait. Je suis partie et j’ai obtenu une maîtrise en écriture de scénario, puis j’ai commencé à faire des petits films qui était formidables, mais c’était assez effrayant de quitter une grande société cinématographique. J’avais un salaire, j’allais aux premières … C’est très excitant et glamour, mais ce n’était pas ce que je voulais. Ce n’était pas ce que je voulais faire.

MJW : Alors les cinq ans dans le développement ? Comment était ce travail ? Comment était l’atmosphère ?

TR-S : L’enfer ! Absolument horrible. Imaginez Le diable s’habille en Prada – elle fait Meryl Streep [son personnage, Miranda Priestly,] ressembler à Mary Poppins.

MJW : (Rire)

TR-S : C’était hideux. C’était beaucoup de lecture. Je restais au travail très tard. J’ai la maladie de Crohn. À l’époque, je n’allais pas très bien et j’ai progressivement développé du psoriasis sur tout mon corps. J’en avais sur mon nez, sur mes oreilles, sur mes jambes et je muais essentiellement sur ma chaise de bureau noire, plutôt souffrante, courant aux toilettes toutes les cinq minutes pendant qu’elle me criait de faxer des scripts à Los Angeles. Ce n’était pas une bonne vie. Mon corps me disait essentiellement « Sors de là ! » J’ai dû aller à l’hôpital à un moment donné. Je pense que c’était vers 1994, et mon patron, le grand patron m’a dit, au lieu de dire « Comment allez-vous ? Est-ce que vous allez bien ? », il a dit « Êtes-vous un handicap pour cette société ? » Alors c’était difficile. C’était difficile. Mais d’un point de vue positif, j’ai pu lire beaucoup, beaucoup de scripts. J’ai pu assister à des réunions de développement incroyables, et j’ai pu travailler avec des réalisateurs incroyables, donc de ce point de vue, ç’a été très, très excitant. Mais je n’allais pas très bien, et j’étais une assistante qui travaillait très dur. C’était avant l’époque de l’Internet, de sorte que j’étais dans le bureau toutes les nuits à télécopier page après page de scripts de 130 pages, alors ce n’était tout simplement pas une bonne vie.

MJW : C’est tout un saut à faire vers votre propre travail – quelle est la trajectoire pour se rendre jusqu’à votre court-métrage Ain’t Misbehavin ‘ ?

TR-S : C’était le script que j’avais développé quand je faisais ma maîtrise, puis j’ai fait équipe avec une amie et collègue fantastique [Harriet Rees], qui l’a produit. Nous étions très zélées et naïves. Nous avions un film qui avait environ 40 figurants, un film de danse. C’était fou, mais c’était très amusant. C’était vraiment génial, vraiment génial. 35 mm. Bien sûr, nous avons dû réunir une bordée de fonds. Nous avons recueilli environ 20.000  £ pour le faire.

MJW : Wow !

TR-S : Nous avons quelque chose ici appelé The Times, un journal, et chaque année, ils publient le Times Rich List, une liste des personnes les plus riches d’Angleterre. Nous avons simplement écrit à toutes les personnes les plus riches de l’Angleterre.

MJW : (Rire).

TR-S : Et en fait, c’était les femmes. Ce sont les femmes d’affaires qui nous ont donné de l’argent.

MJW : C’est génial ! Combien de réponses avez-vous obtenues ?

TR-S : Pas beaucoup, mais 

MJW : Mais assez !

TR-S : Mais assez.

MJW : Alors quelle était la source d’inspiration pour Ain’t Misbehavin ‘ ?

TR-S : Si je suis tout à fait honnête avec vous, c’est du plagiat total. L’intrigue vient d’une chanson, une chanson de Kate Bush.

MJW : « Babooshka ». C’est ce que je croyais ! [« Babooshka » est l’histoire d’une femme qui essaie d’attraper son mari infidèle en flagrant délit. Elle le séduit déguisée en une autre femme.]

TR-S : N’est-ce pas terrible ?

MJW : Non ! Je suis une grande fan de Kate Bush …

TR-S : S’il vous plaît, ne le dites pas à Kate Bush.

MJW : Je l’ai vu et j’ai immédiatement pensé «  Cette histoire est « Babooshka » qui a bien tourné. » Votre version s’est avérée meilleure pour vos personnages à la fin.

TR-S : La chanson a toujours été un film. Je pensais « Pourquoi n’a-t-elle pas été réalisée en film ? » Le problème est que je ne pouvais pas le faire fonctionner avec un jeune couple. Vous ne pouvez pas parce que ce que vous devez mettre en place un couple vraiment fort, un couple qui restera ensemble à la fin. C’est tellement une chose étrange et horrible à faire à votre amant, à votre mari. Je suis arrivée à un point où je pense que j’avais écrit environ 10 brouillons et j’ai dit « Ils doivent être vieux ! Ils doivent être vieux ! Ils doivent avoir été ensemble depuis 40 ans, sinon nous n’allons tout simplement pas vouloir qu’ils restent ensemble. » Alors c’était un processus très intéressant, mais j’ai peur … N’est-ce pas terrible ?

MJW : Pas du tout !

TR-S : Je voudrais pouvoir dire « Il est inspiré par la relation de mes parents. » Non, ce n’était pas le cas. Je l’ai volé. Est-ce légal ? Je veux dire, je n’ai pas fait d’argent avec le film.

MJW : Eh bien, vous n’utilisez pas ses paroles. Non, je ne pense pas. Elle a utilisé James Joyce [Ulysse comme source d’inspiration pour sa chanson « The Sensual World »]. Allez – elle a utilisé son livre.

TR-S : D’accord – « Wuthering Heights ».

MJW : Et « Wuthering Heights » ! Alors, elle l’a fait.

TR-S : Elle n’a pas d’arguments. (Rire).

~Fin~

Louise Brealey as Stella in Delicious. (Used with permission.)

Louise Brealey as Stella in Delicious. (Used with permission.)

Louise Brealey incarnant Stella dans Delicious. Utilisée avec permission.

Le film Delicious (mettant en vedette Louise Brealey incarnant Stella et Nico Rogner incarnant Jacques)

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Tammy Riley-Smith, 42 ans, est la scénariste, réalisatrice et coproductrice de Delicious.

Mary Jo Watts ( mid0nz ) et une fan américaine de BBC Sherlock âgée de 44 ans. Une blogueuse avec une formation universitaire en études des medias et théorie du cinéma, MJ écrit méta-analyses sur les éléments visuels, la trame sonore, les accessoires et les décors de plateaux de Sherlock. Les entrevues détaillées sont son nouveau passe-temps.

MJ remercie italicized-period et pennypaperbrain pour leur grammaire méticuleuse et sages conseils. Toutes les erreurs sont miennes.

Roxane Périard-Fournier est une traductrice pigiste | Freelance Translator, roxanepfournier@gmail.com,
rpfourniertraduction.jimdo.com

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